Les années quatre-vingt
Un monde masculin
Adultérin
J’étais encombrée de créatures
Des caricatures
Illuminées et sombres
Bonnes et méchantes
Il ne me reste que leurs ombres
Qui m’agacent ou m’enchantent
Un inventaire
De caractères divers
Des bons des mauvais comme moi parfois
Des gentils des laids comme moi parfois
Des personnages
Qui m’ont amusée
Des images
Qui m’ont dégoûtée
Des paroles
Jamais oubliées
Des heures complètement folles
Que j’ai souvent aimées
Des moments endiablés
Précieusement conservés
Des personnages audacieux
Pour le meilleur ou pour le pire
Auxquels j’ai envie de dire
Au revoir et surtout Adieu
Certains d’entre nous
Donnions des sous
Au vieux guerrier du quartier
Pour quelques confidences dérobées
Il a vieilli, il a faibli
Sous les intempéries et la vie
Après un sort sur la corde raide
Ce vieux soldat qui ne possède
Qu’une aura de mystère
Et la porte en bandoulière
Il me manque cet être
J’aimais bien le rencontrer
Tous les matins à mon arrivée
Nous étions l’un pour l’autre une escale
Dans notre pèlerinage matinal
Mes quelques sous dans la main
J’étais sûre de lui faire du bien
Mais aujourd’hui quand j’y pense
C’est moi qui ai eu la chance
D’avoir pu le connaître
Il ne se plaignait pas
Il avait fait son choix
Il ratissait méthodiquement le quartier
D’une consommation étriquée
Le fruit fragile d’une juste société
Le seul baume des âmes errantes
Leur seul salaire, leur seule rente
La bouteille consignée
Qui pousse la nuit sur le pavé
Je me souviens d’un rude hiver
Qui collectionnait les tourmentes
Où la neige avec obstination
Recouvrait tout sans distinction
Saison cinglante, rien à y faire
À part apprécier l’absence des moustiques
Durant tous ces longs mois stoïques
À la fin de la journée
Fatiguée
J’appréhendais le voyage de retour
Je me dirigeais vers ma voiture
Surprise je vis alentour
La neige toute piétinée
La berline nettoyée
Ce manège devint notre lien
J’ai moins redouté l’hiver prochain
C’était lui
Le Monsieur des bouteilles
Il me faisait la charité
De m’éviter de déneiger
Il avait trouvé le geste
Pour ne pas être en reste
Parce que c’était un échange
Un accord tacite et étrange
Avec Jean-Manuel
Ce dernierNoël
On lui a fait une fête
Une petite fête
Le bonheur avait des yeux
Celui de ce monsieur
La glace commence à pleurer
Le printemps s’annonce doucement
Sur son visage buriné
On pourra voir tranquillement
La morsure du froid s’estomper
Seul un observateur attentif
Pourra sentir dans son œil souriant
Le souvenir toujours menaçant
D’un dur hiver agressif
Mais l’été est le bienvenu
C’est une trêve prévue
Et attendue
Monsieur des bouteilles va continuer
Sur son même itinéraire
Sans le fardeau de l’hiver
À être témoin du quartier
C’est toi le plus adroit
Mathématicien
C’est toi le plus fin
Les autres ne font pas le poids
Tu réfléchis
Tu planifies
Habilement tu agis
Un Léonard de Vinci moderne
Qui raisonne et qui cerne
Lui, une vie différentielle
Toi, un logiciel
Lui, un treuil automatique
Toi, les périphériques
Lui, un roulement à billes à pivot conique
Toi, tu trouves ça comique
Le Mathématicien
Plutôt le magicien
Dans son pupitre des commandes
Organise tous les leviers
Pour faciliter, pour accélérer
Pour aussi rappeler
Qu’elle est grande
Sa science dont il a l’exclusivité
Le câble de raccordement
L’ergot d’entraînement
La tête d’impression
Qui élabore des configurations
Pas un galet de guide-papier
Mais un galet de guide-personne
Astucieux comme une souris
Qui exécute la saisie
Par des petits gestes qui résonnent
Au-delà de toutes ces clés
Avant même de t’entendre
On sent ton caractère mathématique
Tout semble passer par un ouvrage théorique
Tout à coup tu laisses échapper
Une blague à tout fendre
Compétent et chevronné
À la fois scientifique
Et philosophique
Praticien
Et théoricien
Que j’aurais voulu te voir fâché
Patient
J’attends encore que tu viennes m’engueuler
Tolérant
Le seul qui ne soit pas choqué
Indulgent
Je t’imaginais te soulever contre cette folle autorité
Conciliant
Tu aurais pu me dire d’aller...
Compatissant
Ou refuser de plier
Mais tellement attendrissant
Jamais indigné
Doucement
Toutes ces contraintes jamais opposées
Accommodant
Tu aurais pu tout bouleverser
Bienveillant
Où est-il ton détonateur pour faire éclater
Clément
Qu’attendais-tu pour le déclencher ?
Comme un léger murmure coulant
Pourtant provoqué
Agréable et jamais violent
Persistant toujours le danger
D’un affrontement spontané
Tu aimais prendre ton temps
Pour
bien comprendre les tenants
Je n’aurais pas volé bien haut
Sans toi comme régisseur
Cher noble enchanteur
Doux Maître Marco